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Le bilan réel et les circonstances de l’incident qui a eu lieu le 8 août dans le Grand Nord ne sont pas connus, à cause de l’absence de transparence des autorités.

Par Nabil Wakim et Nicolas Ruisseau Publié aujourd’hui à 14h12, mis à jour à 17h33

Temps de Lecture 5 min.

Que s’est-il passé, le 8 août à midi, au large de Nionoska, dans la région d’Arkhangelsk, dans le Grand Nord russe ?

L’explosion survenue dans un centre de recherches nucléaires aurait fait cinq morts et au moins trois blessés. Lundi, les corps de cinq ingénieurs de l’agence nucléaire russe, Rosatom, ont été enterrés avec les honneurs. Mais le bilan réel reste incertain et les circonstances précises de l’incident ne sont pas connues, tant l’absence de transparence des autorités russes rend les événements difficiles à reconstituer.

Un bâtiment de la base militaire de Nionoska, dans la région d’Arkhangelsk, le 9 novembre 2011. C’est dans cette base que s’est produit l’accident du 8 août.
Un bâtiment de la base militaire de Nionoska, dans la région d’Arkhangelsk, le 9 novembre 2011. C’est dans cette base que s’est produit l’accident du 8 août. – / AFP

Qu’est-ce qui a explosé ?

Après s’être contentées de déclarations floues pendant quatre jours, les autorités russes ont finalement reconnu, lundi, que l’accident était lié aux tests de « nouveaux armements », sans donner plus de précisions. Rosatom a également assuré vouloir « continuer le travail sur les nouveaux types d’armes, qui sera, dans tous les cas, poursuivi jusqu’au bout ».

Plusieurs experts cités par les agences de presse ont lié l’accident à la nouvelle génération de missiles vantés ces derniers mois par Vladimir Poutine comme « invincibles », « indétectables » ou « hypersoniques ». Le Bourevestnik (« oiseau de tempête », en russe), missile à propulsion nucléaire, ne serait pas encore au point, mais il aurait l’ambition de surmonter quasiment tous les systèmes d’interception. L’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) a donné à ce missile russe le nom de Skyfall.

En 2018, à quelques semaines de la présidentielle russe, Vladimir Poutine avait fait de la présentation de nouveaux missiles russes une démonstration de force à destination de l’étranger. « Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Ecoutez désormais ! », avait-il lancé, assurant que les nouvelles forces balistiques nucléaires de haute technologie de l’armée russe dépassent tout autre système de défense au monde.

De quel type de missile nucléaire s’agit-il ?

Un nouveau détail a émergé lundi : l’accident aurait également impliqué un petit réacteur nucléaire, selon le directeur scientifique du centre militaire de Sarov, Viacheslav Soloviev. Comment un réacteur nucléaire peut-il être impliqué dans un lanceur de missiles ? Les explications parcellaires fournies pour l’instant par les autorités russes ont de quoi susciter des interrogations : les scientifiques russes travaillent-ils sur un projet de missile alimenté par un réacteur nucléaire, qui lui permettrait de faire plusieurs fois le tour de la terre ?

Mardi, le porte-parole du Kremlin a refusé de confirmer qu’il s’agit du Bourevestnik. Mais il a assuré que la compétence atteinte par la Russie en matière de missiles à propulsion nucléaire « dépasse significativement le niveau atteint par d’autres pays et est assez unique ».

Propulser un missile avec de l’énergie nucléaire permet, en théorie, « de faire de larges détours pour frapper l’adversaire sur des zones exposées, utiliser des trajectoires non surveillées, afin de contourner et surprendre les radars américains et leur défense antimissile », a ainsi expliqué à l’Agence France-Presse Corentin Brustlein, directeur du centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI).

Mais les défis techniques sont énormes. Il faut d’abord parvenir à miniaturiser un réacteur nucléaire au point de pouvoir l’embarquer à bord d’un missile, puis gérer la sécurité des chercheurs pendant les phases de tests, puis celle des opérateurs.

Dans une déclaration elliptique sur Twitter, le président américain, Donald Trump, a assuré que les Etats-Unis « ont beaucoup appris sur l’explosion d’un missile défectueux en Russie », ajoutant : « Nous avons une technologie similaire, mais plus avancée. » Les Etats-Unis ont développé dans les années 60 un prototype de missile nucléaire, appelé projet Pluton, mais qui a été rapidement abandonné.

Quelles sont les circonstances de l’accident ?

La base où s’est produit l’accident, ouverte en 1954 et spécialisée dans les essais de missiles de la flotte russe, notamment des missiles balistiques, est située en mer, près du village de Nionoska, dans le Grand Nord.
La base où s’est produit l’accident, ouverte en 1954 et spécialisée dans les essais de missiles de la flotte russe, notamment des missiles balistiques, est située en mer, près du village de Nionoska, dans le Grand Nord.

La base où s’est produit l’accident, ouverte en 1954 et spécialisée dans les essais de missiles de la flotte russe, notamment des missiles balistiques, est située en mer, près du village de Nionoska, dans le Grand Nord. Comme beaucoup de sites soviétiques, elle a longtemps été absente des cartes géographiques.

Les cinq ingénieurs ont, eux, été enterrés lundi, à Sarov, au sud de la base et à 400 kilomètres à l’est de Moscou, qui accueille le principal centre de recherches nucléaires russe. Ce site n’est pas un lieu anodin : c’est ici que furent conçues les premières bombes atomiques soviétiques. Il s’agit d’une ville fermée, sous très haute surveillance et interdite d’accès aux étrangers sans autorisation, et qui a également été longtemps absente des cartes.

A Sarov, à quelque 400 kilomètres de Moscou, se sont tenues, lundi 12 août, les obsèques des cinq ingénieurs morts au cours de l’accident.
A Sarov, à quelque 400 kilomètres de Moscou, se sont tenues, lundi 12 août, les obsèques des cinq ingénieurs morts au cours de l’accident. ROSATOM / AP

L’agence nucléaire russe, Rosatom, pour qui travaillaient les cinq ingénieurs tués, a la spécificité de couvrir l’ensemble de la chaîne nucléaire civile et militaire en Russie. Elle s’occupe aussi bien de la construction de centrales nucléaires, de l’uranium, du traitement des déchets et d’une flotte de brise-glaces nucléaires. C’est également Rosatom qui vend et construit des centrales nucléaires russes à l’étranger, notamment en Egypte, en Turquie, en Hongrie ou en Finlande.

Y a-t-il des risques de contamination ?

Les autorités russes ont voulu se montrer rassurantes en affirmant qu’aucune contamination radioactive n’avait été constatée après l’accident. Mais les déclarations contradictoires se sont multipliées.

Contrairement à ce qu’a déclaré le ministère de la défense, la mairie de Severodvinsk, ville située près du site, a ainsi expliqué que « les capteurs de [la ville] ont enregistré une brève hausse de la radioactivité », sans préciser jusqu’à quel niveau. « Cette radioactivité est maintenant revenue à la normale », a cependant insisté la mairie, avant de retirer sa publication.

Mardi, l’Agence météorologique russe a confirmé que le niveau de radiation dans la zone avait été seize fois supérieur à la normale dans la ville de Severodvinsk. Un des capteurs a notamment relevé un taux de radioactivité de 1,78 microsievert par heure, tandis que la limite réglementaire est de 0,6 microsievert/heure en Russie et que la radioactivité naturelle moyenne à Severodvinsk est de 0,11 microsievert/heure. L’agence précise toutefois que ces niveaux de radioactivité auraient ensuite décliné très rapidement, dans les deux heures suivant l’accident, avant de revenir à la normale. La Norvège a annoncé avoir renforcé sa surveillance des radiations mais n’a rien détecté d’anormal.

Dans les villes alentour, les habitants ont cherché à se procurer des pastilles d’iode stable, qui permettent de protéger leur thyroïde en cas de rejet accidentel d’iode radioactif dans l’atmosphère. Selon la presse locale, les 450 habitants de la ville de Nionoska devraient être évacués en train pour une durée de deux heures, mercredi.

L’ONG norvégienne spécialisée dans le nucléaire Bellona a critiqué l’absence de transparence des autorités russes vis-à-vis des habitants de la région. « Il y a quelques moyens de se protéger d’une contamination, mais ils sont peu nombreux. (…) Pour les utiliser au bon moment, les gens doivent êtres informés le plus tôt possible d’une contamination radioactive », explique ainsi Oskar Njaa, de Bellona.

Après l’explosion, la Russie a aussi fermé à la navigation une partie de la baie de la Dvina, sur la mer Blanche. Sans que l’on sache si cette décision a un but de protection environnementale ou si elle traduit une volonté d’empêcher les curieux d’assister à une opération de récupération des débris tombés dans la mer.

Nabil Wakim et Nicolas Ruisseau ((Moscou, correspondance))

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