Les monts Sinjar, où des centaines de milliers de Yézidis ont trouvé refuge lors de l'attaque du groupe Etat islamique sur la région. Aujourd'hui, plusieurs milliers d'entre eux vivent toujours sur la montagne, leur refuge ancestral.

MICHEL SLOMKA

Par Hélène Sallon

Publié aujourd’hui à 13h16, mis à jour à 13h32

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ReportageChassé de la région en 2017, l’Etat islamique a laissé ce territoire stratégique en proie aux règlements de compte entre milices et à la rivalité opposant Bagdad au Kurdistan d’Irak. Entre destructions et insécurité, rien n’incite la population à retourner chez elle.

Sur la route qui serpente jusqu’à la ligne de crête du mont Sinjar, des centaines de tentes en bâche blanche rompent le charme bucolique des collines flanquées de petites maisons de pierre et de chardons bleus. A l’extrémité nord-ouest de l’Irak, à la frontière avec la Syrie, 2 300 familles yézidies ont trouvé un refuge temporaire sur ce massif montagneux qui sépare en deux le district du Sinjar qui, avec celui de Cheikhan, rassemble la majorité de cette minorité qui a payé un terrible tribut à l’organisation Etat islamique (EI).

A la suite de l’attaque éclair de Sinjar par les djihadistes, le 3 août 2014, et du retrait des forces de sécurité kurdes, des femmes yézidies ont été réduites à l’état d’esclaves sexuelles, leurs enfants séquestrés et « élevés » pour devenir combattants, des familles massacrées. Des centaines de milliers d’habitants, en majorité yézidis, ont alors pris la fuite. Depuis 2015, le nord du district a été libéré ; le sud a dû attendre 2017. Les réfugiés attendent aujourd’hui un hypothétique retour sur leurs terres.

Cinq hivers et cinq étés se sont déjà succédé depuis que Kheiro Ketcho, berger yézidi de 32 ans originaire du village de Wardiya, situé au sud-est du district, s’est installé avec sa femme et ses deux enfants dans une tente équipée de matelas et d’une télévision. Ses quatre frères et leurs familles habitent des tentes mitoyennes. Entre petits boulots pour une organisation humanitaire internationale et l’épicerie qu’il tient en bord de route, Kheiro Ketcho peine à joindre les deux bouts. Cet homme longiligne aux grands yeux bleus exclut pourtant de rentrer à Wardiya. Seule une vingtaine de familles de bergers s’y est risquée. « A part les voies principales, le village n’est pas déminé. Notre maison n’a plus de fenêtres, pas d’électricité. Personne ne nous aide à reconstruire », explique-t-il, le regard voilé de tristesse.

Lors du nouvel an yézidi, des mèches sont enflammées, symbolisant le retour du soleil et de la saison de l’abondance.
Lors du nouvel an yézidi, des mèches sont enflammées, symbolisant le retour du soleil et de la saison de l’abondance. MICHEL SLOMKA

Un tiers seulement des 400 000 habitants de Sinjar sont revenus, soit 19 000 familles, en majorité yézidies : 4 500 dans le sud ; 15 000 dans le nord, dont 8 000 sont originaires du sud. Au nord du mont Sinjar, la vie reprend son cours. Grâce à l’aide d’une vingtaine d’ONG internationales, l’électricité a été rétablie presque partout, ainsi que l’eau, dans la moitié des quartiers et localités. Des centres de soin ont rouvert, mais, malgré la relative sécurité qui règne à Sinoni, chef-lieu du nord du district, le personnel qualifié est rare. « Les spécialistes viennent de Mossoul. Il y a des médecins yézidis, mais surtout des novices. Les plus expérimentés restent à Dohouk [dans le Kurdistan irakien] : pour eux, Sinjar, c’est loin et ils restent inquiets après les massacres en 2014 », confie un acteur humanitaire.