L’essor économique inégal des nations africaines

 L’essor économique inégal des nations africaines

Avec moins de 2 % du PIB du monde, mais 14 % de la population, les nations d’Afrique subsaharienne ont encore un important manque à gagner en ce qui a trait au développement économique. Depuis une quinzaine d’années cependant, un essor indéniable anime le continent, sans que tous les pays puissent en bénéficier.

Un texte de Djavan Habel-Thurton

« La vraie question en Afrique, c’est pour quelles raisons certains pays n’ont pas beaucoup de croissance. Les pays pauvres devraient toujours rattraper les pays riches », lance Munir Squires, professeur d’économie à l’Université de Colombie-Britannique (UCB). Le spécialiste en développement économique précise que, dans des conditions similaires, les économies moins développées auraient dû pourtant croître bien plus rapidement que les économies riches.

Le moteur de croissance a cependant mis du temps à se mettre en oeuvre. « Il y a eu un long déclin économique après les indépendances en Afrique », raconte M. Squires. Des années 60 aux années 90, l’Afrique subsaharienne a connu des difficultés économiques et une misère qui lui sont encore souvent associées.

La situation actuelle est pourtant bien différente. « Depuis l’an 2000, la majorité des pays africains ont connu une croissance économique importante et plus rapide que celle des pays développés. »

Croissance du PIB (2008-2018)

La variation du PIB des pays africains entre 2008 et 2018

PHOTO : RADIO-CANADA / CARTO

La version originale de ce document a été modifiée. Pour des raisons techniques, la version interactive de la carte n’est plus disponible.

Cet essor économique n’est cependant pas réparti également sur le continent. La carte ci-dessus montre la croissance économique, en pourcentage du produit intérieur brut (PIB), de 2008 à 2018 dans les 54 pays africains, à l’exception du Soudan du Sud et de la Somalie, dont les données ne sont pas disponibles.

On remarque tout de suite deux régions à l’est et à l’ouest du continent, où la croissance est beaucoup plus soutenue depuis 10 ans.

Dans les grands pays de la côte est, comme le Kenya, la Tanzanie ou le Mozambique, l’économie est plus diversifiée qu’ailleurs en Afrique. « Il y a le secteur de services, le tourisme et il y a des industries locales », énumère Lauchlan Munro, professeur à l’École de développement international et mondialisation à l’Université d’Ottawa.

Les Chinois – autant des entreprises privées que des organisations étatiques – jouent également un rôle dans l’économie de cette région.

Au lieu de juste avoir des contrats d’investissement, les Chinois vont littéralement créer l’infrastructure. Munir Squires, professeur d’économie à l’Université de Colombie-Britannique

Pour le professeur, la réussite de cette stratégie à long terme dépendra de la capacité des nations africaines à honorer les importantes dettes engendrées par ces ambitieux projets dans les secteurs du transport et de l’énergie.

Sur la côte ouest, plusieurs pays affichent des taux de croissance appréciables. Au Ghana, champion économique de la région depuis quelques années, la force motrice est le pétrole. Cette industrie, combinée avec un gouvernement relativement démocratique et financièrement responsable, explique son succès.

MM. Munro et Squires insistent sur la particularité de chaque pays et évitent les généralisations quant à la situation économique de l’Afrique subsaharienne.

Munir Squires ajoute qu’il peut être encore plus intéressant de s’interroger sur les conditions qui empêchent le développement de certaines régions.

Inégalités et conflits

Qu’est-ce qui explique, par exemple, la croissance moins rapide des grands pays d’Afrique australe?

Lauchlan Munro soulève le rôle de l’héritage colonial et de l’apartheid dans des pays comme l’Angola, la Namibie, l’Afrique du Sud ou le Zimbabwe. « Il y a de fortes inégalités socioéconomiques, et on sait qu’à partir d’un certain point, un taux d’inégalité élevé est un frein à la croissance économique », explique-t-il.

Pour un pays ayant un développement moyen comme l’Afrique du Sud, une croissance rapide est également plus difficile à atteindre que pour des économies encore sous-développées où tout est à bâtir, explique le professeur de développement international.

Plus au nord, en République centrafricaine ou au Soudan, ce sont les guerres qui mettent des bâtons dans les roues. Les tensions entourant la création du Soudan du Sud (en noir sur la carte, puisque le pays n’existait pas en 2008) et la guerre civile en Centrafrique ont freiné le développement au cours des 10 dernières années. « La violence est la pire chose qui puisse arriver pour la croissance économique. Ça a des effets à long terme en détruisant le capital humain et en causant l’émigration des personnes éduquées », explique Munir Squires, qui travaille notamment en République démocratique du Congo, où la violence a fait énormément de ravages.

Croissance impressionnante pour certains

Parmi les pays qui se démarquent le plus par leur croissance de 2008 à 2018, on trouve l’Éthiopie (156 %), le Rwanda (98 %) et le Ghana (95 %).

  • L’Éthiopie, longtemps associée à la pauvreté extrême et la famine, développe son économie plus rapidement que tout autre pays africain depuis 10 ans, grâce à des projets d’infrastructure d’envergure (transport et énergie) et à une industrie manufacturière florissante.
  • Après le génocide en 1994, le Rwanda se trouvait dans une situation économique désastreuse. Depuis, le pays a fait des pas de géant. De 2008 à 2018, le Rwanda a doublé la taille de son économie, en partie propulsée par une révolution technologique et un foisonnement entrepreneurial.
  • De son côté, le Ghana bénéficie d’une importante industrie du cacao, mais aussi de la découverte récente de gisements pétroliers. Le pays se démarque également par la stabilité de son gouvernement.

Déclin pour d’autres

Trois pays ont connu une décroissance économique depuis 10 ans : la Libye (-64 %), la Guinée équatoriale (-27 %) et la République centrafricaine (-15 %).

  • Le renversement du dirigeant Mouammar Kadhafi en 2011 et les conflits qui en ont résulté ont complètement déstabilisé la Libye, pays autrefois relativement prospère. La fluctuation du prix des hydrocarbures a aussi contribué à la situation volatile.
  • Puisque la Guinée équatoriale dépend complètement de l’exportation d’hydrocarbures, son PIB varie énormément selon le cours du pétrole, et la chute de celui-ci l’a grandement touché. La dictature autoritaire de 1,2 million d’habitants connaît un niveau d’inégalité alarmant; les Équato-Guinéens ont un taux de mortalité infantile plus élevé et une espérance de vie plus courte que la moyenne en Afrique subsaharienne.
  • L’économie de la République centrafricaine, l’un des pays les plus pauvres du monde, tourne encore principalement autour de l’agriculture. Le pays a été déchiré, de 2012 à 2014, par une guerre civile dont les conséquences se font encore sentir.

Moins de violence et de meilleurs gouvernements

De l’an 2000 jusqu’à récemment, l’Afrique subsaharienne a connu des taux de croissance supérieurs à la moyenne mondiale. Comme on peut le voir sur le graphique, les taux de croissance, tout en restant positifs, ont connu une baisse depuis la crise économique mondiale.

La situation en Afrique n’inquiète cependant pas le professeur Munro outre mesure.

Il y a des variations normales des taux de croissance. Il faut le voir à moyen et long terme, et pas trop se concentrer sur la tendance d’une année. Lauchlan Munro, professeur à l’Université d’Ottawa

M. Munro note aussi que la courbe de croissance du continent africain dépend principalement de l’état des grandes économies africaines, comme le Nigeria, l’Afrique du Sud ou l’Angola, et ne dresse pas le portrait de chaque pays.

Il est toutefois compréhensible qu’une crise économique mondiale touche le continent africain, dont l’économie est basée sur l’exportation internationale. « Plus un pays [dépend] des exportations, plus il est sensible aux crises globales, contrairement à un pays avec un grand marché interne comme le Canada et les [États-Unis]. Un petit pays qui se concentre sur l’exportation d’une ou deux commodités va toujours être plus sensible », dit Munir Squires.

Enfin, les problèmes de violence ou d’institutions gouvernementales nuisent à l’avancement de nombreuses nations, explique Munir Squires. « La vérité, c’est que, quand un pays africain est stable et qu’il n’y a pas de facteurs externes à l’économie qui bloque le progrès, il y aura probablement une forte croissance », conclut-il.

Radio Canada

Murtudo Murti

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